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CHORA Hors-série/2026

Chora HS/2026

 

L’ŒIL ET LE SOLEIL
RÉFLEXIONS SUR LA LUMIÈRE ET LE FEU DANS LA PENSÉE ANTIQUE

 

Numéro hors‑série coordonné par Anca Vasiliu

Actes du colloque franco-hellénique organisé par Golfo Maggini, Anca Vasiliu et Maria Zoubouli à l’Université de Ioannina, octobre 2024

Sous le patronage du Consulat Général de France à Thessalonique et avec le soutien de l’Institut des Sciences de l’Antiquité de Sorbonne Université

 

Sommaire

Le paradoxe et la grâce. Présentation d’une rencontre à Dourouti-Péristéra (Anca Vasiliu) p. 5

Maria ZOUBOULI – L’œil du Cyclope. En guise d’ouverture p. 9

LUMIÈRE ET FEU: PLATON, LES STOÏCIENS, ARISTOTE

Elsa GRASSO – L’œil et le soleil chez Platon: République VI et VII, Phédon. «Quelque chose de troisième»: la brillance du vrai p. 21

Anca VASILIU – La rencontre des deux feux: le corps de la vision et l’essence du vivant selon le Timée p. 47

Maria PROTOPAPAS-MARNELI – Le feu comme raison cosmique: feu artiste et principe vital selon les Stoïciens. L’intelligence comme feu p. 79

Pantelis GOLITSIS – La lumière entre métaphysique et cosmologie chez Aristote p. 93

Katerina IERODIAKONOU – Le rôle de la lumière dans le De coloribus p. 107

SOLEIL, ŒIL ET LUMIÈRE DANS LE SILLAGE DU PLATONISME: DE NUMÉNIUS ET PLOTIN À AL-GHAZĀLĪ ET SUHRAWARDĪ

Fabienne JOURDAN – Le premier dieu de Numénius et l’Apollon de Delphes: unité et images solaires chez Macrobe, Saturnales, I 17, 65 = Num. 33 T (fr. 54 DP) p. 131

Eleni PERDIKOURI – Lumière et silence chez Plotin p. 159

Flora VOURCH – Poiétique du regard et œil solaire: l’âme plotinienne à l’épreuve de la lumière p. 169

Dimitrios A. VASILAKIS – Le soleil de la justice chez Denys l’Aréopagite p. 207

Meryem SEBTI – De la noétique à la métaphysique de la lumière: la transformation de la notion de lumière dans la philosophie islamique (Avicenne, al-Ghazālī, Suhrawardī). Esquisse d’un déplacement p. 227

LUMIÈRE ET VISION: PERSPECTIVES MODERNES

Lambros COULOUBARITSIS – L’ambivalence de la notion de «lumière» dans la pensée antique et médiévale p. 261

Elias COHEN – Nuits en plein jour. Le corps de l’autre et la vision exaltante du jeune Levinas p. 275

Contributeurs p. 297

Index des auteurs anciens et œuvres citées p. 301

Index des auteurs modernes p. 305

 

 

 

LE PARADOXE ET LA GRÂCE
PRÉSENTATION D’UNE RENCONTRE À DOUROUTI-PÉRISTÉRA

 

Longtemps l’œil mesurait la lumière pendant que la lumière était la condition de son acte: voir. Sur cet échange silencieux reposait le monde, immanent à la vue, bien que l’œil ne puisse jamais s’en saisir en entier et dans la durée. Mais de cet échange entre l’œil et la lumière, le monde ne gagnait pas seulement la certitude de son existence; sa réalité même recevait une définition: autant de monde que de lumière qui le rend visible et en assure l’intelligibilité. L’usage de l’imparfait signale-t-il que ce ne serait plus pareil de nos jours? Non, il indique que ce qui est toujours a peut-être été perdu de vue, oublié parce que l’œil a été remplacé par des instruments plus performants pour mesurer, pénétrer, diviser et recomposer la lumière, et qu’à la condition assurée par la lumière se sont substitués des moyens plus adaptés aux besoins de la vision, de la connaissance ou du plaisir. L’échange demeure néanmoins et joue toujours un rôle fondateur, malgré le classement de la lumière dans la catégorie des phénomènes physiques et de la vue en faculté qui ne dépend plus des seules conditions d’un organe propre au vivant. Cet échange ingénu entre l’œil qui saisit la lumière en même temps que celle-ci lui révèle une parenté de nature comme condition, ne provient pas d’une relation réglée sur les mutations du monde physique au gré des découvertes scientifiques. Les sciences, l’optique et la catoptrique en particulier, ont toujours accompagné cette relation fondée sur l’observation et sur les acquis de la géométrie et de la médecine. Mais en lui-même l’échange entre l’œil et la lumière est indifférent aux acquis scientifiques. S’il a lieu, c’est parce qu’il repose sur une donnée commune relevant d’une causalité réciproque et interne à la liaison. C’est au sein de cette donnée commune que l’œil échange avec la lumière la faiblesse de son rendu contre la puissance intarissable dont émerge la visibilité donnée. Quelle que soit la science qui répondrait aujourd’hui à la question ti esti to phôs, restée sans réponse jusqu’à la «révolution scientifique» de la modernité, l’échange entre l’œil et la lumière demeure inchangé. Sans cesse se réalise à travers cet échange la jonction du corporel et de l’incorporel, du limité et de l’illimité, de l’unité et du multiple, de ce qui est là, se manifestant, et de ce qui est en soi, principe, forme et fondement. Cet échange répond par la grâce de son accomplissement au paradoxe d’un lien entre l’immanent et ce qui en diffère radicalement.

Ne pouvant pas répondre à la question ti esti to phôs que lui-même pose afin de définir la vue, Aristote fait appel à un milieu de réception déterminé comme «transparent», milieu dont il s’empresse de dire qu’il ne s’identifie pas à la lumière mais à la condition qui permet la perception des choses visibles. La visibilité est en effet conditionnée par une transparence infiniment modulable entre la diaphanie brillante du ciel, de l’air ou de l’eau, et le corps des choses dont la surface est colorée selon le degré d’épaisseur du corps qui s’oppose au lumineux, rend brillant un éclat ou l’obscurcit, se laisse traverser par la clarté et y coopère en se montrant. Ce qui s’approche le plus de la lumière est le feu. Il brille de lui-même et, se rendant visible, il permet de voir aussi ce qui se tient auprès de lui. Feu cosmique, le soleil est le plus clair; il embrasse tout en le rendant visible au plus loin, mais son éclat est tel qu’il aveugle la vue directe et que seul un reflet permet l’accès. Le reflet est alors une image de l’image que le soleil donne de la lumière elle-même. Entre le feu domestique et le feu cosmique il y a un rapport proportionnel de puissances du rayonnement mesuré par l’étendue, et une équivalence dans l’impossibilité d’une saisie directe. La visibilité en donne la mesure par les ombres ou les reflets, en qualifiant du même coup ce que nous disons voir. Pour sa part, l’œil aussi est lumineux et brille de lui-même puisqu’il a un certain feu en lui. Mais sa composition comporte aussi de l’eau, or celle-ci est transparente, comme l’air, et peut servir en même temps de support pour le reflet. Dans l’univers, de même que dans l’œil, la lumière agit à l’instar d’un feu qui se reflète, permettant à la vision de rendre visible ce qui est comme une ombre ou comme un reflet de la lumière elle-même, demeurée hors de portée. Aristote, dont nous empruntons ces quelques considérations, est l’héritier de Platon (du Timée et de la République) et d’Empédocle, bien qu’il critique explicitement les deux. Mais Aristote n’associe pas seulement l’œil, la lumière, le feu, l’eau et le «corps d’en haut», l’éther ou le soleil (?), pour définir la principale faculté sensible de l’âme. Il compare aussi l’intellect avec la lumière, à la fois visible et transcendante. Comme dans l’analogie de la fin de République VI entre les sens et l’intellection en balance avec le soleil et le bien, la thématique de la vision n’est pas seulement une prémisse pour le développement des théories optiques, ainsi que de la géométrie qui accompagne l’étude des rayons; elle est aussi le lieu où se croisent les théories cosmologiques et celles de l’intellection et de la connaissance. Parlant de l’œil qui devient semblable au soleil en le regardant, Plotin offrira l’une des synthèses les plus vertigineuses de cette rencontre et de cet échange dans le partage d’une lumière visible et invisible à la fois. Toute expérience de vision, qu’elle relève de la faculté visuelle ou de la pensée, constitue pour Plotin une communion à différents degrés avec la luminosité cosmique et avec le feu du ciel qui se plie sur lui-même pour poursuivre le mouvement circulaire perpétuel de la sphère du «grand tout». Jusqu’à la fin de l’Antiquité l’optique et la géométrie ne sont pas encore des sciences séparées de la métaphysique.

 

L’échange entre l’œil et la lumière, ainsi que cette triple relation entre la vue, la lumière invisible et le feu/soleil, homonyme de lumière, condition première du vivant et analogon de la connaissance du principe du Bien ou de l’Un, autant que du principe de la vue et de l’intellection, sont au cœur des articles réunis dans ce volume hors-série de la revue Chôra. Mais plus qu’un recueil thématique d’études, ces écrits portent la trace d’un moment de grâce.

Un modeste prieuré de la première moitié du XIXe s. qui garde tout de l’esprit et de la forme d’un lieu monastique byzantin, regarde du haut d’une colline la ville de Ioannina, son lac, son île emblématique et ses montagnes en fond d’écran. L’humilité apparente du lieu recèle la dignité d’un passé glorieux. à une vingtaine de kilomètres se déploie dans une vallée rendue étroite par la majesté des montagnes qui la flanquent de leurs deux milles mètres d’altitude, le site de Dodone, celui de l’union de Zeus et de Dioné, du ciel et de la terre, et encore aujourd’hui du soleil et de la lune en plein jour, chaque fois que les brumes se lèvent. Le plus archaïque des lieux sacrés du monde hellénique, situé dans cette région septentrionale et occidentale de la Grèce traversée par les fleuves dont parle Socrate dans la vision eschatologique du Phédon, et qui porte encore le souvenir des doutes d’Ulysse et des Histoires d’Hérodote, s’est entouré d’ermitages anciens et de monastères byzantins tardifs, de synagogues élevées par la diaspora romaniote et de mosquées élégantes, dignes de la résidence d’un pacha. Le prieuré, avec sa petite église de forme basilicale, ses arcatures aveugles épousant l’arrondi du sanctuaire, le logis de l’abbé encastré dans les fortifications du portail à péristyle de l’entrée, et le corps des cellules et du réfectoire, veille discrètement sur le campus de la moderne université de Ioannina. Les nombreux bâtiments rectangulaires, construits en béton et égayé de graffitis, s’étalent en ordre dispersé aux pieds du prieuré et de la forêt qui l’entoure et cache des fouilles archéologiques d’où sortent encore des casques en bronze de l’époque de la guerre de Troie et des vases à décor géométrique. Deux mondes que seul le contraste des aspects sépare. Reçu en don avec l’ensemble du vaste terrain qui allait devenir le campus universitaire de Ioannina, le prieuré a été restauré avec un goût exquis. Il accueille maintenant dans ses espaces décorés de boiseries raffinées des rencontres académiques et des chercheurs qui souhaitent travailler dans la bibliothèque. Mais il ne s’agit pas d’une élégante annexe pour la recherche dans un campus universitaire, près d’une ville cosmopolite de taille balkanique. Ce lieu est représentatif d’un monde. Dans les chaînes impressionnantes du Pinde, juste un peu plus au Nord, se dressent encore des bâtisses du même ordre de raffinement mi-oriental mi-vénitien; des maisons perchées, tout en pierre, toitures comprises, où ont germé vers les années 1800 les idéaux révolutionnaires d’une Europe des nations. Là, dans des bibliothèques décorées de fresques, se sont concentrés les ouvrages les plus audacieux de la pensée et des savoirs, dans un esprit d’encyclopédisme, de modernité et de fière conscience d’un passé toujours vivant – même si le grec ancien y faisait parfois défaut au profit du grec vernaculaire, aux côtés du français, de l’allemand ou de l’italien. Même les grandes tragédies classiques, montées sur la scène du millénaire amphithéâtre géant de Dodone et déclamé en langue originale, ont attiré et attirent encore depuis des décennies la foule compacte des habitants de ces lieux qui n’en comprennent plus les mots mais saisissent l’essentiel du spectacle, à savoir qu’ils en sont les héritiers directs. Le colloque consacré à l’échange entre l’œil et la lumière dans la pensée antique s’est tenu dans la salle du conseil du prieuré. Aucun détail n’accrochant l’œil par la moindre faute de goût, la parole ne pouvait qu’honorer à son tour un lieu qui lui faisait une telle réception. Grecs et français, nous avons été accueillis par Madame Anna Batistatou, recteur de l’Université de Ioannina, et par Monsieur Jean-Luc Lavaud, Consul Général de France à Thessalonique. Se sont ensuite enchaînées les conférences et un dialogue nourri entre des collègues venus des Universités de Ioannina, d’Athènes, de Thessalonique et de Crète, ainsi que de Paris, Sorbonne et ENS, et de Nice, Sophia-Antipolis. Le temps ne nous était pas compté et les pauses, dans l’enceinte du prieuré, nous permettaient de retrouver au-dessus de nos têtes le bleu profond du ciel grec à l’orée de l’automne. Nous étions dans la grâce de la lumière et lui rendions, chacun à sa manière, témoignage par l’étude des philosophes anciens qui s’y sont eux-mêmes consacrés. Mais la réflexion philosophique elle-même s’était faite discrète et humble dans ce cadre, en prenant la juste mesure des lieux, de leur majesté, de leur histoire. La lumière avec laquelle l’œil poursuit perpétuellement son échange se rendait en silence à la rencontre de l’esprit.

 

Que tous ceux qui ont accueilli l’initiative et nous ont généreusement reçus, tous nos collègues qui ont accepté de participer à cet événement, tous ceux qui ont repris la plume pour rédiger les articles qui suivent et tous ceux qui ont rendu la publication possible reçoivent ici notre pleine gratitude.

Anca Vasiliu

 

 

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